« La Force de la différence, Itinéraires de patrons atypiques »

Après deux ans d’enquête, le professeur Norbert Alter nous livre une analyse psychologique fine de ces profils « extra-ordinaires » qui ont façonné leur propre destin jusqu’à occuper des positions socialement enviées.

Pourquoi certaines trajectoires sont-elles spectaculaires ? De quelle manière certaines personnes, accablées à un moment donné de l’existence, puisent-elles dans leurs ressources pour transmuer leur défaillance, leur différence, en force ? Le livre du professeur Norbert Alter est avant tout un livre sur la différence mais une différence dont on ne parle jamais : celle de tous ces patrons atypiques que rien ne prédestinait à la réussite sociale. Ils ont changé leur destin, dépassant leur stigmate par une volonté de fer et un acharnement au travail. Tous, sans exception, ont toutefois rencontré sur leur chemin, à un moment donné de leur existence, une personne qui leur a donné sans compter, et leur a permis d’y croire, de se dire que les dés n’étaient pas complètement jetés. À leur tour, ils donneront pour créer « un système d’échange ouvert, total, dans lequel on ne réduit pas un individu à sa seule prestation statutaire ou au stéréotype associé à ses qualités apparentes ».

Ces profils atypiques sont des femmes, des personnes handicapées, des autodidactes, des personnes homosexuelles ou encore des étrangers. L’auteur précise que leur spécificité ne repose pas seulement sur « un critère sexuel, social, ethnique ou physique », mais sur « un ensemble de comportements spécifiques dans le rapport au travail, aux autres et à l’entreprise ». Car ces patrons « différents » gardent une empreinte qui impacte leur relation au monde et aux autres. Difficilement compréhensibles par les « normaux », leurs actes découlent de leur histoire personnelle et des rapports qu’ils ont noués pour s’en sortir. Ils ne sont jamais là où on les attend ; ils ne réfléchissent et ne fonctionnent pas comme les autres car ils gardent toujours une posture distanciée, d’observateur. Ils se jettent à l’eau car le risque est moins dangereux que le péril encouru s’ils se cantonnaient à rester à leur place. Ils n’ont pas le choix et deviennent des entrepreneurs bohèmes, des entrepreneurs nés. Ils ont intégré la culture du risque, qui inversera leur destin.

Tisser de nouveaux liens

Grâce à une enquête de terrain auprès d’une soixantaine de personnes, l’auteur permet de mieux cerner leur manière d’agir et de voir le monde. Car, bien entendu, ils perçoivent le monde et les relations sociales différemment, puisqu’ils ont dû prendre du recul, en déconstruisant les rapports sociaux existants, traditionnels et codifiés, pour en créer de nouveaux, sur d’autres bases, qui leur ont permis de trouver leur place. Ils ont tissé des liens basés sur le rapport humain, en touchant directement leurs interlocuteurs au cœur. Ils prennent le risque d’être eux-mêmes et invitent les autres à faire de même. Très agiles et parfois même manipulateurs, même si l’auteur ne les accable pas et spécifie que c’est « presque toujours » pour la bonne cause, ils ont l’art de tisser de nouveaux liens et d’établir de nouveaux rapports sociaux. Très empathiques, ils ont développé une capacité d’écoute et d’analyse afin de mieux comprendre un environnement dont ils ne maîtrisaient pas les codes.

Vision du monde et comportements

Leur posture diffère ; elle est même rare. Elle « consiste à regarder, plus qu’à voir, à s’interroger sur le sens, l’utilité et la raison d’être de toutes sortes de pratiques sociales considérées comme allant de soi par la majorité. » La différence qui force à l’extériorité et à l’engagement « permet de distinguer ce que les normaux n’identifient pas, conduit à prendre des risques là où les normaux préfèrent des actions conformistes. » Les patrons atypiques deviennent ainsi « une culture, celle de l’aventure ». Décalés, énigmatiques, ils sont souvent extérieurs à leur rôle. Ils luttent contre la « violence symbolique » et s’opposent à la culture de la stratification et de l’exclusion. La distance est une force qui leur confère une capacité d’analyse, une autonomie de pensée, d’action et de parole, et souvent en recourant à l’humour ! Leurs positions sont originales, novatrices, et impensées, dans un monde organisé sur des bases traditionnelles. L’auteur les définit comme des « passeurs », « traducteurs », « pionniers », « déviants créatifs » ou encore « marginaux sécants » grâce notamment à leur aptitude à créer des liens entre des univers distincts.

Identité de l’entre-deux

Mais les personnes différentes dérangent. Pourquoi ? Parce qu’elles pensent différemment. Et aussi parce qu’elles remettent en question ce qui est établi, conventionnel. Elles subissent alors l’hostilité : « ricanement, méfiance, mise à l’épreuve et exclusion ». Ces profils ont par conséquent dû développer leur vigilance et le don de l’observation, « un peu comme si, pour les différents, être sur le qui-vive représentait le prix de l’accès au monde des normaux ». Tous souffrent de la stigmatisation et en gardent une trace indélébile, même s’ils sont arrivés au fil du temps à s’en défaire. Ni d’ici, ni d’ailleurs, ils n’appartiennent ni aux normes dominantes ni aux minorités qui les représentent. Ils ont pris beaucoup de distance pour dépasser le stigmate, constitutif de leur identité, et se recréer un monde basé sur d’autres rapports et un vivre autrement. Ils ne sont jamais là où on les attend car ils ne répondent à aucune « routine relationnelle » ou « attente normative ». Ils rebutent donc car ils « produisent un sentiment associant à la fois un jugement moral (« Ce n’est pas bien »), un investissement affectif (« Ça met mal à l’aise ») et une volonté d’exclure (« Il faut me protéger de lui »). « On préfère les éviter, les repousser, les cantonner à des espaces spécifiques ». Les gens veulent du prévisible, du connu. Or les profils atypiques surprennent car ils n’ont pas intégré les normes bien connues et respectées. Pour entrer dans le monde des « normaux », ils doivent renier leur stigmate. Leur issue : « s’exclure eux-mêmes pour préserver ce qu’ils sont ». « Un long chemin les conduit d’abord à oublier leur différence, puis à la retrouver, lorsque l’identité pour soi s’est suffisamment consolidée pour se confronter à l’identité sociale (…). Ils ne sont parvenus à devenir ce qu’ils sont qu’en prenant leurs distances avec la place que les autres, normaux ou différents, leur proposaient ». Ils refusent la place « qui leur est logiquement et “sociologiquement” définie (…). C’est en rompant avec la trajectoire qui devait être la leur qu’ils sont parvenus à construire leur propre histoire. » Ils développent par conséquent une « identité de l’entre-deux » et restent « hors normes ». Il leur a fallu prendre leurs distances pour exister avec les autres. « Leur distanciation raisonnée repose sur une histoire personnelle “anormale” au cours de laquelle ils ont appris à ne pas se contenter de leur place. » La différence est alors devenue au fil des ans légitime, même valorisée.

Le travail du professeur est remarquable quant à sa pertinence et son approfondissement. Il dresse un portrait élogieux de ces patrons, véritables énergumènes. On aimerait qu’il creuse davantage toutes les facettes de ces personnages. Au-delà de la pure curiosité, le lecteur y verra peut-être une nouvelle voie pour créer de nouveaux rapports et développer un écosystème favorable à la croissance des affaires. On peut aller plus loin dans la réflexion proposée par ce livre en essayant de voir comment les patrons atypiques, qui ont souffert de l’exclusion et qui l’ont dépassée, peuvent apporter leur contribution pour créer de nouveaux modes opératoires et innover grâce à leur propension à s’adapter et à créer de nouveaux champs de relations et d’échanges. Si l’on reprend les propos du professeur : « Un système ne se transforme jamais par le centre, mais toujours par ses marges. S’intéresser à des phénomènes marginaux représente ainsi l’occasion de comprendre l’émergence de nouvelles régulations, de nouveaux acteurs. À l’inverse, se désintéresser de ces phénomènes mène à considérer que les jeux sont faits, une fois pour toutes, alors que l’histoire politique et sociale nous indique constamment le contraire. »

Christel Lambolez

Norbert Alter est professeur à l’Université Paris-Dauphine et spécialiste de la sociologie des organisations.

 « La Force de la différence, Itinéraires de patrons atypiques » aux éditions Puf, octobre 2012.

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