Espace et reconnaissance

Un lieu est-il le reflet de la considération que l’entreprise porte à ses collaborateurs ?

Sujet majeur à une époque où la souffrance au travail est de plus en plus prise en compte par les médias. Devant le mal-être généralisé et la montée du stress, les entreprises doivent repenser le lien social et mettre en place de nouvelles organisations du travail. Désormais, l’entreprise doit se travestir en un lieu où il fait bon vivre pour attirer et retenir les meilleurs talents. Toutes portent haut et fort de belles valeurs, de beaux principes, où l’égalité, l’ouverture et le sens donné à l’action retrouvent leurs lettres de noblesse. Mais qu’en est-il en réalité ? On dit que le visage est le miroir de l’âme. Si l’on suit cette logique, l’espace de travail, les locaux, devraient constituer la preuve de leur discours bienveillant.

Où en est la relation entre les salariés et l’entreprise ? Pas bien loin, à écouter toutes les actualités sur les tensions qui peuvent exister. Un petit tour dans les locaux permet souvent de sentir la pression, l’anxiété, le mal-être. L’ambiance y a été détériorée, bien souvent par une intensification progressive du travail : les salariés ont dû devenir plus performants avec souvent moins de moyens et de temps. Parallèlement le contrôle s’est accru, notamment par de nouveaux outils de gestion. La responsabilité individuelle s’est par conséquent substituée à la responsabilité collective et la solidarité a disparu. Chacun s’est vu contraint de sauver sa peau, se sentant épié dans l’arène. Devenue anxiogène, l’environnement peut aujourd’hui retrouver un nouvel élan grâce à une nouvelle organisation de travail.

Un espace indissociable du management

Un des leviers du management pour changer les mentalités et dénouer les tensions est l’espace de travail. Mais quel genre d’espace ? Ouvert ou cloisonné ? La question ne se pose pas vraiment en ces termes. Il est intéressant de voir comment les directions des ressources humaines (RH) se sont emparées du sujet de l’organisation des espaces de travail pour favoriser la fluidité des relations, la solidarité, la confiance, la prise en considération et le bien-être ?

Cocooner, bichonner les salariés grâce à des sofas confortables dans les espaces collectifs, des couleurs gaies ou chatoyantes, ou du matériel informatique de qualité ne suffit pas si les rapports humains et les codes de bienveillance et de bonne conduite, normalement véhiculés par les managers de proximité, ne sont pas au rendez-vous. Or, très peu de directions RH se sont penchées sur l’étude des relations par rapport à un espace donné. Un espace n’est rien sans un management approprié. Comment un manager va-t-il protéger un collaborateur qui se fait malmener par un client à la vue de ses collègues en plein open space ? Dans une culture de l’excellence, cette situation peut être très très génératrice de stress. À cette question, Marie Lombard, directrice associée et en charge de la qualité de vie au travail chez BETC Euro RSCG, marque une pause puis répond : « Il s’agit d’une question à laquelle je n’avais pas pensée. Je crois qu’il y aurait une solidarité entre les collaborateurs face à une attaque extérieure. Je trouve que le plus difficile à gérer est une altercation entre collaborateurs. »

L’open space, organisation phare de l’entreprise moderne, doit être bien pensé pour ne pas devenir un lieu où chacun, se sentant surveillé par ses pairs, étouffe de plus en plus dans son costume d’ « abatteur de tâches », imprégné par cette culture de la performance. L’ouvrage L’open space m’a tuer, d’Alexandre des Isnards et Thomas Zuber, montre bien, de façon cynique et percutante, combien la vie en « société » est pesante, d’autant plus quand l’ambiance est à l’émulation et au défi comme actuellement dans l’entreprise. Par ailleurs, le rassemblement des collaborateurs dans un espace ouvert ne favorise pas la concentration. Mini réunions, interventions inopinées des supérieurs hiérarchiques, appels téléphoniques à répétition, etc.… Les locaux de BETC Euro RSCG ont été bien organisés pour favoriser la communication, la « fluidité de l’énergie », et l’activité. Deux grandes salles de travail et quatre boxes très colorés, permettent de s’isoler pour travailler en équipe sur des projets ou passer des coups de fil importants. La lumière est perçante, les moquettes et cloisons étudiées pour absorber le bruit, tout est limpide, clair, et sophistiqué. Le manager placé au centre des équipes. Tous, côte à côte, répartis sur un même plateau, placés ainsi sur un pied d’égalité. Même la direction est au milieu de la mouvance. La communication devrait par conséquent être simple et aisée. Pourtant lors de la semaine sur la qualité de vie au travail, organisée du 22 au 26 novembre dernier, la direction a tenu à rappeler les règles de bienséance, et notamment en matière de rédaction de mails, trop intrusifs et « malhabiles ». Elle a donné quelques clés en matière de formulation de requêtes ou réponses. De plus, il a été décidé que dorénavant les mails écrits la nuit ou le week-end seraient stockés dans la boite « brouillons » et envoyés à des heures décentes !

Jouer sur la proximité

Ansam Rocher, directrice des ressources humaines Europe/moyen Orient/Afrique chez Getty images, a mené une réflexion avec sa direction pour rapprocher les équipes commerciales. Elle témoigne : « L’environnement a une influence sur la performance des salariés. Il y a un an nous étions répartis sur deux étages. Le fait d’avoir rapproché les équipes commerciales a eu un impact positif sur le partage de l’information et des bonnes pratiques. De plus, la nouvelle disposition des bureaux a permis de resserrer le lien social. Nous recherchions une configuration pour optimiser l’échange et avons placé les managers au cœur des équipes. » En plein cœur de Paris, la direction des ressources humaines a souhaité rester dans les mêmes locaux pour ne pas perturber les habitudes de transport et permettre aux salariés de continuer à bénéficier de l’énergie de la capitale. Même approche du côté de BETC qui a voulu sortir du giron de l’agence mère et se baser en plein Paris aux débuts des années 2000.

L’espace ouvert ou le mélange des populations à un même endroit peut être un atout en matière de rencontres et d’échanges, notamment entre les seniors et les nouvelles générations, dites « Y », qui se côtoient aujourd’hui dans les entreprises. En effet, de nombreuses questions se posent à l’heure actuelle en termes de gestion des compétences, formation, transmission des savoirs. Les DRH ne savent plus comment mêler les genres. Les uns et les autres sont tellement « opposés » ! Déboussolés par la façon de penser et de se comporter des jeunes, troublés de devoir organiser une deuxième vie professionnelle aux plus âgés, ils ne savent plus comment gérer les différences. Or, seniors et juniors peuvent s’apporter mutuellement des clés pour évoluer et faire évoluer leur entreprise. Les uns à la pointe du progrès technologique, les autres experts dans leur domaine d’activité. La société est diverse et pourquoi cela ne se verrait-il pas dans l’organisation des locaux ?

Et que dire des questions de responsabilité sociétale ? L’entreprise s’est ouverte au handicap également. Elle a dû prévoir des aménagements pour des personnes malvoyantes ou qui se déplacent à l’aide d’un fauteuil roulant. Pour rappel, les lois de 1987 et de 2005 obligent les entreprises qui ont plus de 20 salariés d’employer 6% de personnes handicapées. Afin de répondre à la loi, l’entreprise a plusieurs façons de procéder : elle peut embaucher directement des personnes entrant dans le périmètre de la loi, prendre des personnes handicapées en stage de formation professionnelle, sous-traiter à des entreprises adaptées, ou encore signer un accord de branche. Si elle a mis du temps à franchir le pas, aujourd’hui de nombreuses personnes handicapées sont intégrées dans les équipes et participent à un mieux être général grâce à une prise de recul importante, aux dires de différents témoins.

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Christel Lambolez

La suite de l’article dans la revue Office & Culture de mars 2011

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